La protection sociale constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le développement économique et social de l’Afrique. Elle vise à protéger les populations contre les principaux risques sociaux et économiques auxquels elles peuvent être confrontées au cours de leur vie, notamment la maladie, la vieillesse, le chômage, le handicap, la maternité, la pauvreté, les accidents du travail ou encore les conséquences des catastrophes naturelles. Elle joue également un rôle important dans la réduction des inégalités et dans l’amélioration des conditions de vie des populations les plus vulnérables. Pourtant, malgré les progrès réalisés ces dernières années, une grande partie de la population africaine reste encore exclue des systèmes de protection sociale. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), la couverture effective de la protection sociale en Afrique est passée de 15,2 % en 2015 à seulement 19,1 % en 2023, ce qui signifie que plus de 80 % de la population africaine demeure sans Protection sociale effective.
Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Le premier est l’importance du secteur informel dans les économies africaines. Une grande partie des travailleurs exercent comme commerçants, agriculteurs, artisans, travailleurs indépendants ou employés occasionnels sans contrat de travail formel et sans cotisation régulière à un régime de sécurité sociale. Or, les systèmes traditionnels de protection sociale sont souvent conçus autour de l’emploi salarié formel. Les travailleurs informels ont donc beaucoup de difficultés à accéder à l’assurance maladie, aux pensions de retraite, aux allocations familiales ou aux prestations liées au chômage. Il devient ainsi indispensable d’adapter les mécanismes de protection sociale aux réalités du marché du travail africain.
La première solution consiste donc à élargir progressivement la couverture sociale à l’ensemble de la population. Les gouvernements africains devraient mettre en place des systèmes de protection sociale universels permettant à chaque citoyen de bénéficier au minimum d’une protection contre les principaux risques sociaux. Cette orientation correspond d’ailleurs aux engagements internationaux en matière de protection sociale universelle et aux orientations de l’Union africaine. Le Cadre de politique sociale de l’Union africaine considère la protection sociale comme un instrument permettant de protéger les populations contre les risques, les vulnérabilités et les privations, tout en garantissant un niveau de vie minimum.
Une deuxième solution importante concerne l’amélioration de l’accès aux soins de santé. Dans de nombreux pays africains, les dépenses de santé représentent encore une charge importante pour les ménages. Lorsqu’une personne tombe gravement malade, les coûts des consultations, des médicaments, des examens ou de l’hospitalisation peuvent entraîner un endettement ou une aggravation de la pauvreté. Les États devraient donc renforcer les systèmes d’assurance maladie, développer la couverture sanitaire universelle et investir davantage dans les infrastructures sanitaires et les soins de santé primaires. Une protection sociale efficace doit permettre à la population de se soigner sans être obligée de choisir entre sa santé et ses besoins alimentaires ou économiques.
La protection des enfants et des familles pauvres constitue également une priorité. Les enfants issus de ménages défavorisés sont particulièrement exposés à la malnutrition, à l’abandon scolaire et au travail des enfants. Les gouvernements pourraient renforcer les allocations familiales, les cantines scolaires, les programmes de transferts monétaires et les aides destinées aux familles vulnérables. Ces dispositifs permettent non seulement de réduire la pauvreté immédiate, mais aussi d’investir dans le capital humain. L’OIT souligne d’ailleurs que les systèmes de protection sociale doivent encore combler d’importantes lacunes en matière de prestations destinées aux enfants et aux familles.
La mise en place de systèmes de retraite accessibles constitue une autre solution essentielle. Le vieillissement de la population et l’absence de revenus réguliers à la vieillesse peuvent placer de nombreuses personnes âgées dans une situation de grande précarité. Il est donc nécessaire de développer des régimes de retraite adaptés aussi bien aux travailleurs du secteur formel qu’à ceux du secteur informel. Pour les personnes qui n’ont jamais pu cotiser suffisamment, les pensions sociales financées par l’État peuvent constituer un moyen de garantir un revenu minimum pendant la vieillesse. L’objectif doit être d’éviter qu’une personne ayant travaillé toute sa vie se retrouve sans ressources lorsqu’elle n’est plus en mesure de travailler.
Par ailleurs, les États africains doivent mieux intégrer les travailleurs du secteur informel dans les systèmes de protection sociale. Il ne serait pas réaliste d’exiger de ces travailleurs les mêmes niveaux de cotisation que les salariés formels lorsque leurs revenus sont faibles ou irréguliers. Il faudrait plutôt créer des mécanismes flexibles permettant de cotiser quotidiennement, hebdomadairement ou mensuellement, selon les possibilités de chacun. Les nouvelles technologies numériques et les services de paiement mobile peuvent également faciliter le paiement des cotisations et le versement des prestations. Cette adaptation permettrait de rapprocher progressivement les travailleurs informels des systèmes formels de sécurité sociale.
Une autre solution fondamentale est de développer l’emploi décent et la formation professionnelle. La protection sociale ne peut pas reposer uniquement sur les aides publiques. Il est nécessaire de créer des emplois productifs, stables et correctement rémunérés afin de permettre aux travailleurs de contribuer eux-mêmes aux systèmes d’assurance sociale. Les politiques publiques doivent donc favoriser la formation professionnelle, l’apprentissage, l’entrepreneuriat des jeunes, l’accès au financement des petites entreprises et la formalisation progressive des activités économiques. Selon l’OIT, il est notamment important de favoriser la transition des personnes bénéficiant de l’assistance sociale vers des emplois décents couverts par l’assurance sociale.
La protection sociale doit également être capable de répondre aux crises et aux changements climatiques. L’Afrique est particulièrement exposée aux sécheresses, aux inondations, aux crises alimentaires et aux autres conséquences du changement climatique. Ces phénomènes peuvent détruire les récoltes, les logements et les moyens de subsistance des populations. Il est donc nécessaire de développer une protection sociale « adaptative », capable d’augmenter rapidement les aides lorsque survient une crise. L’OIT souligne que les systèmes de protection sociale doivent être renforcés et adaptés afin de répondre efficacement aux chocs, notamment ceux liés au changement climatique.
Dans cette perspective, les registres sociaux nationaux peuvent jouer un rôle important. Ils permettent aux pouvoirs publics d’identifier les ménages pauvres et vulnérables et de leur apporter rapidement une assistance lorsqu’une crise survient. L’expérience du Sénégal est particulièrement intéressante : son système de registre social constitue l’un des outils de son système de protection sociale adaptative et est utilisé pour améliorer le ciblage des ménages pauvres et vulnérables ainsi que la réponse aux chocs climatiques. Plus largement, le programme de protection sociale adaptative du Sahel, qui concerne notamment le Sénégal, vise à associer filets sociaux, inclusion économique et soutien temporaire en cas de crise.
Cependant, toutes ces mesures nécessitent des ressources financières importantes et une bonne gouvernance. Les gouvernements africains doivent donc améliorer la mobilisation des ressources nationales, notamment grâce à une fiscalité plus efficace et plus équitable. Il est également nécessaire de lutter contre la corruption, les détournements de fonds et les dépenses inefficaces afin que les ressources consacrées à la protection sociale bénéficient réellement aux populations. L’investissement dans la protection sociale doit être considéré non pas uniquement comme une dépense publique, mais comme un investissement dans le développement humain, la stabilité sociale et la résilience économique.
Enfin, il est important de renforcer la coopération entre les États africains, l’Union africaine et les partenaires internationaux. L’Union africaine a adopté plusieurs orientations visant à renforcer les politiques sociales et à protéger les groupes vulnérables. En 2022, elle a également adopté un protocole relatif aux droits des citoyens à la protection sociale et à la sécurité sociale, ce qui montre l’importance croissante accordée à cette question au niveau continental. A Union Africaine Les États doivent donc poursuivre leurs efforts pour transformer ces engagements en politiques nationales concrètes et durables.
En définitive, l’amélioration de la protection sociale en Afrique nécessite une approche globale, progressive et adaptée aux réalités de chaque pays. Il ne suffit pas de créer quelques programmes d’aide pour les populations pauvres. Il faut construire de véritables systèmes de protection sociale capables de couvrir les différentes étapes de la vie : enfance, maternité, période d’activité professionnelle, maladie, chômage, handicap et vieillesse. La priorité doit être donnée à l’extension de la couverture aux travailleurs du secteur informel, au renforcement de l’assurance maladie, au développement des pensions sociales, à la protection des enfants et des familles vulnérables ainsi qu’à la création d’emplois décents.
Aujourd’hui, l’Afrique dispose donc de plusieurs possibilités pour améliorer sa protection sociale, mais la réussite dépendra surtout de la volonté politique, de la mobilisation des ressources nationales, de la qualité de la gouvernance et de la capacité des États à adapter leurs systèmes aux réalités économiques et sociales locales. Une protection sociale plus inclusive permettrait non seulement de réduire la pauvreté et les inégalités, mais aussi de renforcer la résilience des populations face aux crises économiques, sanitaires et climatiques. Comme le souligne l’OIT, malgré les progrès réalisés, la couverture en Afrique reste très faible et les efforts doivent être considérablement accélérés pour parvenir à une protection sociale universelle.
